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Au moins, le bitcoin aura servi à cela

« Les cryptomonnaies, c’est tellement dans l’ère du temps. » Mais alors que la grand-messe des publications trimestrielles offre une tribune aux entreprises, rares sont celles qui saisissent l’occasion de surfer sur le « buzz ». A part la banque d’affaires Goldman Sachs, via son directeur financier et vice-président Marty Chavez, il y a une semaine, aucune autre société cotée sur le S&P 500 n’a parlé de bitcoin. Et sur les cinq cents qui composent l’indice boursier américain, après déjà qu’une centaine d’entre elles ont dévoilé leurs comptes, seulement trois autres ont fait mention de la blockchain dans leur présentation : l’agence d’information économique IHS Markit, le gestionnaire d'actifs State Street et surtout IBM, avec pas moins de dix évocations, d’après les retranscriptions à disposition de FactSet. 

Grigri de pacotille

On imagine qu’au moment délicat d’annoncer une érosion de ses marges malgré une hausse du chiffre d’affaires, la première depuis 2012, c’était bien tenté de la part de Big Blue d’essayer de soutenir son cours de Bourse en multipliant les références à ce qui est présenté comme la plus grande révolution technologique depuis internet. Après tout, en décembre, on se souvient de cette société de boissons, Long Island Iced Tea Corp, dont l’action avait flambé de 200% simplement parce que l'entreprise s’était rebaptisée Long Blockchain Corp. A Wall Street, on voit déjà l’acronyme IBM se déplier en « International Blockchain Machine », plus accrocheur.

Dès l’entame de la présentation, le vice-président Global Markets d’IBM, Martin Schroeter, se réjouissait de la « dynamique » de revenus au quatrième trimestre 2017, marqué notamment par les ventes en trimestre plein du dernier né de ses ordinateurs surpuissants, le Z14, « capable de traiter des nouvelles technologies comme la blockchain. » Très bien. La belle affaire. Mais pas de quoi faire saliver la communauté financière. Comparé aux activités dites stratégiques, le « hardware » est beaucoup moins rentable ; la Bourse aurait préféré moins de croissance dans les serveurs et plus dans l’intelligence artificielle et l’analyse de données. Le tarif pour avoir déçu Wall Street ? -4% pour l'action IBM après la présentation. Incanter la blockchain n’aura rien changé à l’affaire.

C’est dangereux…

Bibbidi Bobbidi Boo, le combo bitcoin plus blockchain n’a pas plus protégé Goldman Sachs. -2% le jour de la publication, -1% le lendemain. Les investisseurs n’ont pas oublié, comme par magie, les mauvais chiffres de l’activité phare de la banque, le trading, simplement parce que, par deux fois, la direction a mentionné la blockchain et a parlé trois fois de bitcoin. Que Goldman Sachs soit la première banque à bien vouloir admettre officiellement faire de la compensation sur futures bitcoin a d'abord ravi la « curiosité » d'un analyste. Lors de la session des questions/réponses, Devin Ryan de chez JMP Securities, a voulu savoir « comment avait évolué l’opinion sur les cryptomonnaies en tant qu’opportunité. » Bien aimable, sa question, il l’a posée à « un novateur dans l’industrie. » C’est là que Marty Chavez a clairement indiqué que Goldman Sachs était dans ce « business » de la compensation, « à la demande [des] clients », pour faire de la « facilitation ».

Pourquoi une banque ferait-elle de la compensation sur un produit dérivé listé pour lequel le clearing est centralisé par le marché organisé, en l'occurrence les Bourses de Chicago CME et CBoE ? Pour ce que l'on sait, Goldman Sachs n’est pas ici « market maker », elle ne propose pas non plus - apparemment - de produits dérivés OTC (de gré à gré) sur la cryptomonnaie. « Les intermédiaires n'ont aucun rôle réel dans la compensation, à moins qu'ils ne soient impliqués dans le trade, rappelle un ancien banquier d’affaires. Dire faire de la compensation est un abus de langage. » En fait, en tant que courtier, seul métier habilité à entrer les ordres dans le système de négociation, Goldman Sachs a son compte à la chambre de compensation et, par là, elle en assure en partie le financement - comme tous les brokers de dérivés - via sa contribution au fonds de garantie, dépôt qui doit couvrir les positions de ses clients. Ces positions fluctuent continuellement, elles sont donc revalorisées quotidiennement et pour celles qui sont perdantes, donnent lieu à des appels de marge, vites arrivés pour des produits construits sur un sous-jacent ultra-volatil et nerveux. 

Le statut de membre compensateur n’est pas sans risque pour les courtiers puisque, en cas de défaut, ce sont eux qui absorbent le risque. La question les « préoccupe » tellement que, début décembre, juste avant que les futures sur bitcoin soient lancés sur le CME et le CBoE, les adhérents à la FIA ont envoyé une lettre ouverte à la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), le superviseur américain des marchés à terme, pour en appeler à un « dialogue sain », pour réfléchir, par exemple, à mettre en place un fonds de garantie dédié, mis en quarantaine de l'autre qui sert pour l'ensemble des produits dérivés. Rien de cela n'a été fait, ce qui n'a pas empêché Goldman Sachs, pourtant signataire de la lettre, de se lancer dans l'affaire, « avec extrême prudence, comme nous l'avons appris », rassure Marty Chavez.

… Faisons-le quand même

Morgan Stanley est également de la partie ; on l'a su un jour plus tard, le lendemain de la publication par Goldman Sachs de ses comptes, dans une interview. « Si quelqu'un veut négocier les futures et être réglé au comptant [les contrats lancés sont tous standardisés et réglables uniquement au comptant à l'échéance, donc pas en bitcoins], on le fera. Je ne dirais pas que c'est une grosse activité, mais c'est pour les principaux clients institutionnels », a déclaré le directeur financier Jonathan Pruzan à l'agence Bloomberg. Puisse-t-il dire vrai, puisse cette activité rester marginale. Espérons que les banques ont effectivement tiré des leçons de la crise. Puisse, aussi, le régulateur veiller au grain. Parce que le marché des futures sur bitcoin, si tant est qu'il est lucratif, peut vite devenir plus gros que celui du bitcoin lui-même. Les contrats sont synthétiques, n'impliquent pas la livraison du produit sur lesquels ils sont construits. Peut-importe donc que la quantité de bitcoins soit limitée, les futures, eux, peuvent se démultiplier... Que l'on ne doive pas regretter, un de ces quatre matins, que « les soins de la providence n'eussent pas au marché fait vendre [la probité], comme le boire et le manger », libre adaptation de La Fontaine.


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