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Edmond Desbonnet, croisé du sport pour tous pour la grandeur de ..

Chaque samedi, avec RetroNews, le site de presse de la BNF, retour sur un épisode du sport français. Ce samedi, le combat de «l’inventeur, en 1885, de la culture physique» pour la santé par le sport.

A l’heure des coupes franches dans les effectifs du ministère des Sports, la France vit ce week-end sa première Fête du sport. Imaginée par Laura Flessel avant sa démission, la manifestation s’assigne trois objectifs : favoriser la pratique sportive des Français, mettre en valeur les bénévoles et les acteurs du sport, créer un grand moment de célébration populaire en vue des JO de 2024. Retenons ce premier objectif. Une plongée dans la presse française nous enseigne qu’il n’est pas nouveau. Et qu’il constitua même l’obsession d’un homme, Edmond Desbonnet. Bien avant le jogging, le pilates, ou l’aquagym pour cadres surmenés, bien avant les gourous du fitness, Desbonnet, né à Lille en 1868, inventeur autoproclamé de la culture physique en 1885, fut l’homme d’un combat : le sport pour tous. Et pour la grandeur du pays.

Dès 1913, l’Humanité lui rend hommage sous forme de mea culpa. Le journal s’est plusieurs fois fait l’écho du succès du «concours de l’athlète complet». Or ce dernier a eu un prédécesseur dix ans plus tôt, en 1903 donc. L’Huma, qui par ailleurs milite pour l’enseignement des exercices physiques à l’école primaire, rend à César (en l’occurrence Edmond Desbonnet) ce qui lui appartient. C’est lui qui, le premier, a imaginé ce type de compétition.

80 kilos sur les épaules

«Ayant sous les yeux quelques exemplaires de la Revue de l’éducation physique, fondée par le professeur Edmond Desbonnet, je constate qu’en 1903, ce dernier voulut organiser une épreuve sportive à l’intention des athlètes harmonieusement bâtis, bien équilibrés musculairement et entraînés aux efforts athlétiques les plus divers, cette compétition devait s’appeler le "Challenge de l’homme complet".» Dont le menu, particulièrement roboratif – l’une des six épreuves consistait notamment à faire «50 mètres de course et charger sur les épaules un sac de sable de 80 kilos et faire avec ce sac sur les épaules un parcours de 200 mètres» – explique que seuls deux inconscients tentèrent le challenge. L’Humanité rend hommage au précurseur que fut Desbonnet : «A notre époque où les salles de culture physique deviennent de plus en plus nombreuses […] il est juste et utile de rappeler que la première salle fut ouverte par Desbonnet et qu’il fut le premier auteur et éditeur français à traiter de culture physique. Celui qui fut raillé par son prosélytisme athlétique et qui dépensa son temps et une bonne partie de son argent à défendre une cause qu’il jugeait bonne méritait qu’on lui rende la justice qui lui est due.»

 

Prosélyte, Edmond Desbonnet l’est assurément. A coups de pubs comme ici dans la Presse du 11 décembre 1911. Ou de tribunes comme dans l’Echo d’Alger. Près de vingt ans après avoir lancé le Challenge de l’homme complet, Desbonnet «créateur de la culture physique en France», ne désarme pas et livre un vibrant plaidoyer pour la course à pied : «Un exercice de vitesse, or la vitesse est une manifestation de la jeunesse, rester toujours apte à courir à pied, c’est rester jeune longtemps.»Lui-même pratique l’exercice. «Pour garder une réelle jeunesse, malgré la soixantaine, voici ce que je fais deux fois par semaine ; cinq minutes de course à pied sur place, devant une glace, le corps couvert d’un épais chandail en laine. Quand je le peux, le samedi soir ou le dimanche matin, je profite de ma journée de liberté pour prendre le chemin de fer qui me conduit rapidement à Orry-la-Ville ou à Survilliers, et là, en costume de touriste, je traverse la forêt de Chantilly en courant.»

Pourquoi court-il, Edmond Desbonnet ? «Je cours pour fortifier et dégraisser mon cœur, rendre l’élasticité à mes artères, aérer toutes mes cellules pulmonaires, enrichir mon sang de globules rouges nouveaux.» Une démarche, si l’on ose dire en parlant de course à pied, quasi mystique : «J’élève mon âme en purifiant mon corps.» Ici, Desbonnet répond même à une question qui agite encore régulièrement les milieux sportifs : le sexe est-il bon ou mauvais pour la performance ? On vous laisse découvrir sa réponse.

 

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Quelques mois plus tard, toujours dans l’Echo d’Alger (le 19 mars 1923), on retrouve Desbonnet. Et il est vénère l’Edmond. Pourtant, ses thèses semblent avoir triomphé. «Après avoir durant de nombreuses années, déploré le dédain des pouvoirs publics et de la masse elle-même pour l’éducation physique en général, voilà qu’on exclame partout que la situation a changé. On se félicite, on se congratule parce que dit-on "les sports font du progrès".». Les Français se seraient mis au(x) sport(s). Oui mais en tant que spectateurs. «Certes les grandes et même les petites manifestations sportives attisent maintenant un public extrêmement nombreux. […] Ces gens-là n’ont que le dimanche pour exercer valablement leur corps, et ils l’emploient à aller regarder travailler deux équipes, deux hommes, un seul parfois.» Regarder du sport ne fait pas de vous un sportif, tempête Desbonnet avec un sens certain de la formule : «Quand vous aurez considéré un milliardaire pendant une heure, fût-ce hebdomadairement, serez-vous plus riches pour cela d’un demi-centime ?» dégaine-t-il.

 «Faire du Français un bon animal»

Et de pester contre le sous-équipement en terrains de jeux pour les enfants. Et de déplorer que près de la moitié des hommes soient réformés (faute d’exercice physique, comprend-on). Et de s’interroger : «On parle fort des Jeux olympiques de 1924 puisque la France en sera alors le théâtre. Et je vous le demande, du train où l’on va, qu’en fera-t-on ?» Et comment remportera-t-on 80 médailles aux JO de 2024 avec un budget des sports réduit…, mais nous digressons. Et Desbonnet de se livrer à un exercice d’uchronie qui, si ce n’est le style et quelques idées qui apparaissent bien rances aujourd’hui, résonne avec l’actualité contemporaine et le souci du sport santé. Que serait la France si l’on avait appliqué les idées de A. H. Triat (1813-1881) «le génie de l’éducation physique, qui aurait su nous faire une race exceptionnelle depuis 1848» ? «Comptez le nombre d’hommes et de femmes développés, d’enfants sauvés de la maladie et de la mort, le budget des hôpitaux considérablement diminué, etc.» 14-18 aurait même été évité «puisqu’on n’attaque que les faibles et jamais les forts». Mais l’Etat, inconséquent, n’a rien fait. «Et voilà pourquoi votre fils est faible, pourquoi nous avons été battus et nous le serons encore aux Jeux olympiques ? Parce que nous n’avons pas de grands formats bien musclés à opposer aux Américains et parce qu’on s’entête à n’en pas vouloir former.»

 

Vingt et un ans plus tard, en 1944, c’est dans le Petit Parisien, journal collabo s’il en fut, que l’on retrouve Edmond Desbonnet. Un journaliste a exhumé une revue, que ce dernier a publié en 1913 : il y rebrassait ses thèmes de prédilection («Il faut commencer par faire du Français un bon animal en améliorant son état physique») et brandissait en antithèse du renoncement français en la matière, le volontarisme allemand. A la veille de la guerre de 14, Desbonnet écrivait que les Allemands pourraient être «des alliés, mieux encore des amis, et les deux pays pourraient travailler ensemble en paix et étonner le monde par leur génie». Une germanophilie visionnaire qui a tout pour séduire le Petit Parisien. Le journal retrouve un Desbonnet septuagénaire, mais toujours à bloc et arc-bouté sur ses convictions. Extraits de l’interview : «Construire des stades géants pour y montrer 30 sportifs à 50 000 spectateurs dont le seul effort physique consiste à hurler est une absurdité, et le renouvellement de la race n’y trouvera pas son compte.» «II faut laisser le "sport-qui-fait-recette" aux managers qui sont des organisateurs de spectacle.» «Les subventions doivent être uniquement réservées à l’éducation physique des jeunes et celle-ci doit se faire à l’école.»

Fin de l’histoire. Edmond Desbonnet est mort en juin 1953 à l’âge de 85 ans. Comme quoi le sport conserve puisque l’espérance de vie des Français nés comme lui en 1868 tournait autour de 45 ans. Quant aux athlètes français, leurs résultats aux JO de Paris sont en trompe-l’œil : si la France fait mieux au tableau des médailles que quatre ans plus tôt à Anvers (3e contre 8e), elle a pourtant gagné moins de médailles à la maison qu’en Belgique (38 contre 41). En tout état de cause, les Français n’avaient pas assez de muscles pour piler les Américains.

Gilles Dhers

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