Voyage

Le monde (trop) merveilleux des touristes

Du Club Med pieds dans l’eau au lodge écofriendly avec vue sur la savane en passant par la station de ski façon les Bronzés, on pourrait croire les espaces du tourisme désormais bien connus. Mais avec 1,8 milliard de voyages internationaux annoncés en 2030 par l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) contre 1,2 aujourd’hui, la géographie de nos vacances ne cesse de changer. Deux ouvrages - compatibles avec la plage ou le hamac - tentent de cerner ces évolutions.

Membres de l’Equipe interdisciplinaire d’études sur le tourisme, les géographes Maria Gravari-Barbas et Sébastien Jacquot signent, chez Autrement, Atlas mondial du tourisme et des loisirs (mai). Cette petite somme richement illustrée (quoique certaines cartes soient un peu trop simplifiées) aborde les classiques de la question, avec une partie historique - qui rappelle que les premiers «touristes» furent les jeunes nobles européens accomplissant un grand tour de l’Europe pour parfaire leur éducation - et une approche continentale qui distingue une Europe «mature», captant 47 % du tourisme international, et une Afrique à l’écart, où le tourisme se concentre sur quelques espaces, comme l’Afrique du Sud, la région des Grands Lacs ou certaines zones littorales du Maghreb.

Thomas Daum et Eudes Girard, professeurs agrégés de géographie, s’intéressent dans Du voyage rêvé au tourisme de masse (CNRS, juin) à la question désormais classique du télescopage entre le voyageur solitaire en quête d’authenticité que nous voudrions être et le touriste que nous sommes en réalité, pris au piège de territoires fabriqués pour répondre à ses attentes. On découvre notamment comment le marché de Noël de Strasbourg a développé le tourisme hivernal en Alsace, et comment il tente de garder une image d’authenticité malgré la vente de produits standardisés. On apprend aussi comment une entreprise de salaisons auvergnate réussit à vendre des saucissons aux touristes sur les marchés «traditionnels» en jouant sur l’image idéale des porcs élevés en plein air… dans une région où la tradition est plutôt à l’élevage bovin.

Ensemble, les deux livres permettent de cerner les évolutions les plus récentes du tourisme. L’Atlas mondial du tourisme… propose une carte localisant tous les établissements commentés sur le site Tripadvisor, qui se superpose assez bien à une carte «classique» des grandes destinations touristiques dans le monde. Elle manifeste l’importance que les touristes accordent désormais à l’avis de leurs pairs pour programmer leurs itinéraires et choisir leurs points de chute, quand ils se fiaient auparavant à l’avis éclairé des guides touristiques.

Le phénomène Airbnb est analysé à travers la question de la surfréquentation des quartiers touristiques des grandes villes et de la «tourismophobie» qui en découle. En cartographiant le centre touristique de Barcelone, Maria Gravari-Barbas et Sébastien Jacquot constatent que plus on s’approche des Ramblas, où la fréquentation touristique est maximale, plus la municipalité est sévère sur l’interdiction d’ouvrir de nouveaux hôtels. Dans la capitale catalane toujours, Thomas Daum et Eudes Girard constatent que les rues considérées comme les plus «normales» aux yeux des Barcelonais se situent dans les quartiers de bureaux ou près des petits squares plus éloignés du centre. Ils concluent : «Le touriste est venu découvrir un théâtre social que la périphérie ne peut pas lui offrir.»

Au gré de tous ces changements, difficile de dessiner la carte postale idéale des vacances du futur. Elle repose en grande partie sur les choix des classes moyennes des pays émergents, qui voyagent de plus en plus, mais aussi des préoccupations écologiques qui auront peut-être des conséquences sur la bétonnisation des littoraux ou l’évolution du transport aérien. Seules certitudes : le nombre de touristes va continuer à augmenter, et le tourisme se résumera de moins en moins à la grande migration estivale des juillettistes et des aoûtiens. Avec la multiplication des séjours courts, réservés en dernière minute, ou l’achat de résidences secondaires, les pratiques touristiques entrent dans une nouvelle ère, celle du post-tourisme.

Thibaut Sardier

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