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#Metoo: Omerta, autruche et inaction… Dans le sport, la France a ..

Nous sommes dans les premiers jours de novembre 2017. Le monde vit sa révolution #MeToo et la parole des femmes harcelées se libère, sauf dans un petit village d’irréductibles mené par sa ministre, le sport français. Dans une interview lunaire donnée à L’Express, Laura Flessel y affirme, entre autres, qu’il n’y « a pas d’omerta » dans le sport français, que « nous travaillons sur sujet depuis des années et que ça fonctionne ».

Stupéfaction chez les acteurs du milieu. « On ne peut pas s’imaginer le mal que ces propos ont fait, estime Véronique Lebar, présidente du Comité Ethique & Sport, principale association d’écoute des victimes et de luttes contre les violences dans le monde du sport. Avec l’affaire Weinstein il y avait une prise de conscience, et ces mots ressemblent à un refus d’ouvrir la parole, de l’écouter, à un déni de réalité. »

La réalité, là voilà : selon les récents travaux de la chercheuse québécoise Sylvie Parent, un jeune athlète sur quatre rapporte avoir été victime de violence à caractère sexuel (dans une définition « assez large ») en contexte sportif. En France ? Une étude commanditée en 2009 par le ministère des sports assure que 11,2 % des athlètes sont exposés aux violences sexuelles contre 6,6 % hors de la sphère sportive.

2009, c’est loin, mais c’est aussi la dernière fois ou presque qu’un gouvernement s’est intéressé à la question du harcèlement sexuel dans le sport. Flashback. En mai 2007, la tenniswomen Isabelle Demongeot dénonce dans un livre les viols dont elle a été victime par l’entraîneur Régis de Camaret. Nicolas Sarkozy, alors président de la République et ami de l’ex-championne, ordonne à la ministre des sports Roselyne Bachelot de « faire quelque chose ». Ce quelque chose se conclut le 22 février 2008 par la signature par le ministère des sports et le CNOSF d’une charte relative à la prévention des violences sexuelles dans le sport, la mise en place d’une campagne d’information, celle d’un numéro d’appel pour libérer la parole des victimes et enfin le lancement d’actions complémentaires telles que la formation des encadrants sportifs.

« Pas efficace »

Depuis, rien n’a bougé. Greg Décamps, doyen de la faculté de psychologie de Bordeaux et auteur du rapport sur « l’état des lieux » demandé en 2008, a rendu en 2014 une note sur la mise en place du plan. Il y explique « qu’il reste cependant très difficile d’apprécier : 1/si les fédérations ont, à leur tour, véritablement mis en place des actions spécifiques, 2/les contenus et la nature des actions spécifiques mises en place ainsi que leur efficacité ».

« C’était déjà une bonne chose que le ministère ait fait la démarche et qu’un plan d’action ait vu le jour, car il n’y avait rien avant, explique-t-il aujourd’hui. Mais ce n’était pas efficace : le ministère a expliqué aux fédérations et à toute la communauté sportive ce qu’il fallait mettre en place sans vérifier si c’était fait ou donner les moyens de le faire. Il ne suffit pas de mettre en place un plan d’action pour que ça change le monde, il faut le faire vivre. »

Victime des changements de gouvernance, de la bonne volonté de telle ou telle ministre, le plan d’action meurt de sa belle mort, un guide de bonnes pratiques en guise d’éloge funèbre perdu quelque part sur le site du gouvernement. Membre des groupes de travail en 2008, Philippe Liotard avait participé à la création d’une « valise pédagogique » pour la formation des conseillers territoriaux sportifs.

« Les outils restent, mais il faut les faire évoluer, explique le sociologue, membre du Laboratoire sur les vulnérabilités et l’innovation dans le sport à l’université Lyon I. Il y a éventuellement des choses qui se font en régions, mais d’un point de vue de l’Etat, il n’y a plus rien. Comment croire aujourd’hui qu’il n’y a pas de harcèlement sexuel dans le sport ? Il faut fermer les yeux et se boucher les oreilles. Les propos de Laura Flessel m’ont choqué sans me surprendre, ça fait partie des aveuglements du monde sportif et de ses cadres pour un certain nombre de réalités qui dérangent et qu’on préfère ne pas nommer. »

Retour en 2018. Un an après #metoo, une seule affaire a vraiment frappé le monde du sport en France, celle de Giscard Samba, entraîneur d’athlétisme accusé de viol et suspendu 12 mois par sa  fédération. La parole s’est-elle libérée ? Sur le numéro gratuit (01 45 33 85 62) du « réseau maltraitance » du comité éthique et sport, Véronique Lebar assure recevoir environ trois fois plus d’appel qu’avant. « Le seuil de vigilance s’est élevée, estime Philippe Liotard, mais plus en raison des transformations sociales depuis #metoo que de l’action du monde du sport. »

« Une main aux fesses à l’entraînement, ça ne fait plus rire personne »

Véronique Lebar confirme : « Aujourd’hui, rien n’a changé. Il est toujours aussi dur pour les victimes de parler, elles se battent encore contre elles-mêmes. Est-ce que je vais dire ce qu’il est m’est arrivé ? C’est trop douloureux pour être dit. Et si je le fais, je risque d’être exclu de la famille du sport, de mes possibilités de performer. Quand elles le font, il y a encore beaucoup d’histoires qui passent sous le tapis. » Pour elle, question prévention, la France a « 20 à 30 ans de retard ». En Angleterre, le gouvernement a mis en place une plateforme d’écoute et d’aide juridique dédiée aux violences dans le sport. Il y est possible, comme au Canada, de se renseigner sur ce qu’un club met en place en matière de prévention avant d’y inscrire son enfant.

« C’est le plus gros du travail à faire, poursuit Philippe Liotard. La sensibilisation à rendre certaines réalités inacceptables, à faire comprendre qu’une main aux fesses à l’entraînement, ça ne fait plus rire personne. »

Guillaume, 34 ans, est entraîneur de tennis de table, garçons et filles.

« Quand je passais le diplôme, il y a eu un cas au club de hand du coin : un jeune éducateur, sous la responsabilité de l’entraîneur du club, a eu des gestes déplacées envers une joueuse. L’affaire a été étouffée par les dirigeants, nous (les éducateurs en formation) on voulait en parler en cours, mais ça n’a pas été possible. On se demandait entre nous, par exemple, quelle réaction avoir si on était témoin de quelque chose. Il n’y a aucune sensibilisation sur le sujet. »

Denis prépare des futurs éducateurs au diplôme du brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport. Il confirme : « Ce n’est pas un sujet que l’on aborde, c’est le ministère des sports qui donne des directives. Depuis peu, nous évoquons de nouveaux sujets comme la citoyenneté ou le développement durable, mais pas les violences sexuelles. »

Alors, qu’est ce qu’on fait ? « Commençons par le début, explique Véronique Lebar. Il faut que la ministre des Sports fasse un contre-discours et qu’elle s’appuie sur les chiffres pour dire que les violences dans le monde du sport existent. » Vœu exaucé. Dans son interview donnée à 20 Minutes, Roxana Maracineanu confirme que « l’omerta existe » et sa volonté « de tout faire pour que les acteurs du sport soient sensibilisés à cette problématique ».

« Haute priorité » pour la ministre

Le plan ? Une campagne de communication, de l’information et de la formation. La nouvelle ministre donne une « haute priorité » à ce chantier. « Si elle veut faire quelque chose, il y a aura quelque chose, assure Philippe Liotard. A chaque fois qu’on a créé des choses, des témoignages sont sortis. Ça veut dire que le simple fait d’en parler libère justement la parole. »

En attendant le concret, les acteurs du milieu nous ont soumis quelques idées :

>> Patte blanche pour les entraîneurs. « Demander patte blanche à tous les entraîneurs, qu’ils soient bénévoles ou salariés, comme à l’Education nationale. Leur demander leur casier judiciaire pour prouver qu’ils n’ont subi aucune condamnation pour des faits de ce genre-là » (Véronique Lebar)

>> Un référent harcèlement pour chaque club. « Former dans chaque club des personnes qui soient capables d’identifier chez les athlètes une rupture avec leur attitude habituelle pouvant témoigner de possibles cas de harcèlement. L’objectif est de déclencher la parole grâce à des gens vigilants sur le terrain, qui détectent et aillent vers les victimes » (Véronique Lebar)

>> Un observatoire pour coordonner. « La création d’un observatoire national qui a la charge de toutes les actions dans le milieu sportif, pourquoi pas élargi à des études connexes sur l’homophobie par exemple, et qui aurait pour objectif de coordonner les dispositifs de préventions » (Greg Décamps)

>> Voir en régions. « S’inspirer de ce qui est fait au niveau local. Par exemple à Besançon, où il existe des actions de sensibilisation à destination de l’entourage, car les parents sont totalement oubliés de tous les dispositifs. Ou encore à Angers, où l’on valorise avec trois niveaux de notation le travail fait par les structures sportives sur la sensibilisation et la prévention au harcèlement sexuel ». (Greg Décamps)

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