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Pourquoi le sport mérite aussi son #BalanceTonPorc

Au printemps dernier, les Américains découvrent le visage de Larry Nassar, ancien médecin de l'équipe nationale de gymnastique. L'homme au visage livide et aux lunettes carrées, âgé de 54 ans, a été condamné à une peine de 145 années de prison après avoir été reconnu coupable d'au moins 265 agressions sexuelles. L'affaire a fait grand bruit outre-Atlantique, révélant que le sport n'était pas épargné par les cas de harcèlement sexuel et d'agressions sexuelles un an après la libération de la parole symbolisée par le mouvement #MeToo lancé à la suite de l'affaire Weinstein.

En France, aucune affaire n'a eu un tel retentissement. Certes, l'athlétisme tricolore a été secoué par le cas Samba, révélé par Le Monde en avril dernier. Cet entraîneur, qui a été écarté des stades, fait toujours l'objet d'une enquête pour « viol, agression sexuelle et harcèlement sexuel » après la plainte d'une athlète. Au-delà de cette affaire, les cas révélés en France sont rares. Pourtant, les associations spécialisées recueillent sans discontinuer de nombreux témoignages.

De trop rares études

Depuis un an et demi, le Comité Éthique et Sport reçoit de nombreux appels de victimes de maltraitances. « Ces personnes sont pour la plupart des victimes de harcèlement ou d'agressions sexuelles, explique au Point sa présidente, Véronique Lebar. Le plus souvent, il s'agit de femmes qui ont été agressées sexuellement entre 13 et 16 ans par leurs entraîneurs. Malheureusement, la promiscuité dans les installations sportives et le rapport au corps, moins tabou que dans d'autres univers, peuvent favoriser le passage à l'acte de prédateurs sexuels. »

Néanmoins, les études sur le sujet sont rares en France. En 2007, une enquête menée par le ministère de la Jeunesse et des Sports auprès de plus de 350 sportifs indiquait que 35 % des personnes interrogées avaient déjà été victimes de violences sexuelles ou de cas de harcèlement. Une autre enquête réalisée entre 2007 et 2009 et servant de base à un rapport remis au ministère en 2014* estimait la proportion des sportifs ayant subi des violences à 17,2 %, dont 3,6 % d'agressions sexuelles.

« À tous les niveaux, c'est l'omerta »

Est-ce que l'absence de données plus récentes et de cas médiatisés signifie que le sport est « épargné » par ce problème ? C'est en tout cas ce que considérait Laura Flessel en novembre 2017. Alors ministre des Sports, elle avait assuré dans une interview que « le travail de prévention paie »**. Une affirmation qui avait choqué les associations de prévention. Roxana Maracineanu, qui lui a succédé, a affirmé ne pas partager ce constat – « cela touche tous les pans de la société », a-t-elle déclaré récemment.

Mais la sociologue du sport Catherine Louveau, qui avait lancé une tribune dans Le Monde pour s'offusquer, ne décolère pas un an plus tard : « Ce n'est pas parce qu'on n'en parle pas que rien ne se passe, assure-t-elle au Point. On continue à recevoir des témoignages, mais à tous les niveaux, c'est l'omerta. Les entraîneurs, les dirigeants et les cadres préfèrent ne rien entendre. Ils évoquent souvent l'importance de ne pas porter atteinte à la bonne image du sport. Pourtant, il s'agit de souffrance humaine ! »

« Une culture de la soumission et de la violence »

Pour les associations, difficile de briser cette loi du silence. « Les clubs reprennent des codes empruntés à la famille : l'importance du respect de l'autorité, la présence d'un cadre structurant et rassurant ou encore le tutoiement facile, souligne Véronique Lebar. Mettre en cause un membre de ce cercle, c'est l'assurance d'en être rejeté et exclu. Pour les victimes, il s'agit d'une double peine. » La présidente du Comité Éthique et Sport cite en exemple une athlète violée qui, ne parvenant pas à trouver un interlocuteur prêt à l'écouter, a fini par faire une tentative de suicide. « Souvent, les victimes doivent faire face au déni, à l'incrédulité ou à l'indifférence de leurs entraîneurs ou dirigeants », abonde Catherine Louveau.

Sociologue à l'université de Créteil et ancienne présidente d'un club de handball, Béatrice Barbusse évoque aussi « une culture de la soumission et de la violence » dans le sport de haut niveau en France. « On vous inculque de rester forts, courageux et de ne pas vous plaindre malgré la douleur, explique-t-elle au Point. Mettre en doute un membre du groupe, qui plus est quelqu'un qui dispose d'une autorité, c'est l'assurance d'être considéré comme faible et de vouloir porter atteinte à l'image de l'équipe ou du club. »

« Les jeunes doivent comprendre que leur corps leur appartient »

« Il faut parvenir à instaurer un dialogue chez tous les acteurs du sport et écouter les victimes », assure Sophie Michalet que nous avons contactée. Cette quinquagénaire a subi une agression sexuelle à l'âge de 14 ans : son entraîneur d'athlétisme s'était introduit dans son dortoir avant de commettre des attouchements et l'embrasser de force. « Les plus jeunes doivent comprendre que leur corps leur appartient. »Véronique Lebar souhaite également sensibiliser les dirigeants de club : « Les cadres fédéraux et les fonctionnaires qui travaillent dans le sport ont l'obligation de se référer au procureur s'ils ont connaissance de faits graves. Il faut que la loi soit appliquée ! »

Par ailleurs, certaines associations préconisent que les bénévoles présentent un extrait de casier judiciaire lorsqu'ils arrivent dans un club. Le sujet préoccupe jusqu'au ministère des Sports, comme nous l'indique une source proche de la ministre : « Nous sommes sensibles à la problématique, notamment en aidant des associations dans le domaine. » Après la prise de conscience, de nombreux acteurs du sport espèrent désormais que la loi du silence soit enfin brisée et que ces actes ne restent plus jamais impunis.

* « Les actions de lutte contre les violences sexuelles dans le sport ». Rapport du Dr Greg Décamps, président de la Société française de psychologie du sport, remis à Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre du Droit des femmes, de la Ville, de la Jeunesse et des Sports.

** Interview publié dans « L'Express », le 7 novembre 2017.

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