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Scandales sexuels : le sport de haut niveau favorise-t-il certains ..

Seghir Lazri travaille sur le thème de la vulnérabilité sociale des athlètes. Dans cette chronique, il passe quelques clichés du sport au crible des sciences sociales ou comment le social explique le sport et inversement.

L’affaire de viol présumé impliquant le footballeur Cristiano Ronaldo n’est pas la première du genre dans le monde du sport de haut niveau. De Mike Tyson à Kobe Bryant, de nombreux sportifs se sont retrouvés au cœur d’affaires d’ordre sexuel. Et les faits semblent souvent reposer sur le même schéma : à la suite d’une soirée, la victime déclare avoir été abusée, le sportif prétextant le consentement, comme principale défense. La répétition de ce type d’histoire nous invite à questionner:  l’univers du sport de haut niveau contribue-t-il à façonner ces types d’agissements ?

La sexualité, cet instrument de contrôle social

De Sir Alex Ferguson à Guy Roux, les discours d’entraîneurs autour de la sexualité de l’athlète sont extrêmement présents. Si l’on a du mal à définir scientifiquement l’impact des comportements sexuels sur les performances, d’un point de vue physiologique (plusieurs études se contredisent), il apparaît assez clairement qu’un regard prononcé sur les activités sexuelles d’un athlète relève d’une volonté de contrôle sur l’équilibre psychologique et social du sportif. En effet, l’entrée dans une carrière au haut niveau coïncide avec une intégration plus marquée dans la bulle sportive, soit un environnement social exclusivement tourné autour de la pratique et la réalisation de la performance, qui redéfinit toutes les formes d’interactions avec le reste de la société.

Cette consécration générant de nombreux avantages (cadeaux, gratuité de certaines prestations, etc.) ainsi que de nouvelles formes de sollicitations, semble aller à l’encontre de l’ascèse sportive signe de performance. Et c’est dans ce désir de préservation de la performance que de nombreux conseils émanant des entraîneurs et des éducateurs insistent sur l’importance d’un mariage précoce, synonyme, le plus souvent, d’une meilleure stabilité pour le sportif, comme peut nous le rappeler le sociologue Stéphane Beaud. En préconisant l’engagement matrimonial, les cadres des organisations promeuvent la figure de l’épouse comme un moyen d’équilibre incontournable pour l’athlète, tant le modèle familial classique apparaît comme le seul correspondant aux exigences du haut niveau. Le sportif peut dès lors s’adonner entièrement à sa pratique, l’épouse étant affectée à la sphère privée celle de la maison et des enfants.

D’ailleurs, les études menées sur les femmes de footballeurs (les fameuses wags en Angleterre) montrent justement que toutes les activités publiques entreprises par ces dernières le sont le plus souvent dans l’intérêt du mari (valoriser l’image du champion). Paradoxalement, alors que la présence de l’épouse se cristallise autour de l’équilibre sportif de l’athlète, notamment en canalisant les comportements jugés déviants et nuisibles, celle-ci renforce l’émergence une autre figure féminine dans le monde du sport, celle de la groupie.

La groupie, une représentation erronée du consentement

Les travaux de l’anthropologue Anne Saouter menés dans le milieu du rugby masculin nous invitent à prendre en compte cette figure de la groupie. Selon la chercheuse, les groupies sont les seules personnes féminines présentes lors des fameuses troisième mi-temps, autrement dit des moments situés après l’effort sportif, entre coéquipiers où s’exécutent toutes formes de festivités et de déviances. La groupie y est d’ailleurs perçue sous une dimension uniquement sexuelle, d’après Anne Saouter. Elle est l’objet d’une grande attention, mais aussi d’une forme de déconsidération, puisque sa présence n’est effective que pour satisfaire les besoins sexuels du sportif, et conforter par ce fait l’autoreprésentation viriliste de l’athlète. Tout rapport avec la groupie contribue à consolider cette idée «d’excès» propre au sport de haut niveau, puisque les échanges sexuels sont vus sous l’angle de «l’exploit» qui maintient de manière permanente le champion dans un idéal du dépassement.

Ainsi dans l’univers du sport-spectacle, où les soirées privées ou en night-club s’apparentent aux troisièmes mi-temps, autrement dit à des lieux entre-soi où les épouses sont absentes, les sportifs se retrouvent souvent édifiés, du fait de leur notoriété, renforçant d’autant plus leur ethos de champion (force, irrésistibilité, virilité). C’est dans de telles dispositions psychologiques que toute femme générant une interaction ou exprimant une admiration, peut se voir assigner les stigmates d’une groupie, donc d’une fille facile. Certains athlètes estiment alors certains comportements déviants et certains agissements juridiquement répréhensibles comme tout à fait normaux, puisqu’ils les assimilent à une volonté de la victime. Leurs échanges apparaissant à leurs yeux comme les marqueurs évidents d’une forme de consentement.

En somme, il n’est nullement question ici de justifier certaines attitudes condamnables par la loi, mais au contraire, de montrer comment dans une certaine mesure, le monde l’élite sportive de par la fortification de l’idéal de virilité et de l’obsession du dépassement, concourt à forger et à véhiculer des représentations péjoratives des femmes, au point de générer de nombreux risques pour ces dernières.

Seghir Lazri

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